Épisode 17, Marc Langenbach

[Entretien réalisé sur les routes autrichiennes, à distance]

Présentation de Marc Langenbach.

Je suis maître de conférences en géographie du tourisme et du sport. Je m’intéresse à l’objet « loisirs sportifs de nature » et à ses liens avec les territoires ruraux et montagnards.

Comment êtes-vous entré dans le tourisme ?

À l’origine intéressé par l’urbanisme, je me suis retrouvé dans un cursus de géographie, c’est qui m’a ouvert à beaucoup d’autres sujets. Au final, lorsque j’ai pu me spécialiser en urbanisme, j’ai privilégié un parcours de géographie plus classique. J’ai continué jusqu’en maîtrise, avec un stage effectué en collectivité, puis j’ai réalisé un deuxième stage, toujours pendant l’année de maîtrise. Ce second stage a été effectué dans une équipe de recherche et un laboratoire de l’Université de Grenoble, mais situé en Ardèche, à 150 km de là. J’étais directement entré dans l’étude des loisirs sportifs de nature. J’ai trouvé ça génial ! Je n’avais pas anticipé à quel point cela allait me plaire. Il s’agissait d’une petite équipe, constituée d’une dizaine de personnes seulement. J’étais géographiquement « loin » de l’université, de Grenoble, et en pleine découverte du monde rural. J’ai tout de suite accroché : j’ai découvert en détail ce que pouvait recouvrir la géographie du tourisme ; ce qu’était un stage appliqué à un cas particulier ;  ce qu’était la recherche ; et comment on pouvait faire tout ca à la campagne ! 

J’ai enchaîné avec un parcours professionnalisant, avec un Master 2, l’équivalent d’un DEA (c’était au moment de la réforme). Je voulais quelque chose qui me permette de continuer à développer mes connaissances universitaires dans le champ du tourisme. À l’époque, le seul master « recherche » en tourisme de France, celui de l’Université de Grenoble, était hébergé en Ardèche, dans la structure qui m’avait accueilli pour mon stage de terrain. Il s’agissait d’un Master dédié au tourisme durable et aux dynamiques territoriales. J’ai passé toute l’année en stage dans un projet de recherche de taille modeste, mais qui me permettait de me financer. C’est à cette occasion que j’ai commencé à développer une revue de littérature autour de mon objet de recherche avec déjà à l’idée une (future) thèse autour du thème de l’impact économique des sports de nature. Bien évidemment, tout cela ne m’a pas vraiment servi puisque ma thèse (intitulée « Le marché du tourisme sportif de nature dans les systèmes territoriaux des espaces touristiques et ruraux : l’exemple de l’Ardèche ») a porté sur un sujet sensiblement différent. Toujours est-il que c’est dans ce département rural que j’ai découvert mon sujet et mon terrain de thèse. J’avais construit un puissant réseau de collègues, de professionnels et d’habitants. Au départ, l’immersion a été un peu délicate : passer de Grenoble à l’Ardèche n’a pas été chose facile. Ma thèse n’était pas financée. J’avais de petits contrats, des projets de recherche ci et là, des vacations d’enseignement. J’ai été ATER deux fois, à Limoges et à Mulhouse. Je m’étais engagé dans ce que j’appelle une « thèse décroissante » : l’idée était de diminuer les coûts de la vie pour l’écrire de manière vivable. Forcément, cela a donné thèse un peu au long cours, puisqu’elle a duré six ans. Je la considère comme de l’« artisanat scientifique ». 

Par la suite, j’ai obtenu un poste de Premier Assistant pour lequel pendant 50 % du temps j’étais « assistant du département », c’est-à-dire que je donnais des cours et j’assurais des fonctions collectives et le reste du temps, l’autre moitié, je le consacrais au développement de mes propres recherches. J’ai fait cela pendant 5 ans. J’étais à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne (Suisse). A cette occasion j’ai étoffé mes connaissances du champ du management du sport, toujours depuis ma perspective de géographe et je me suis acculturé aux sciences du sport. Parallèlement, je continuais de mener des travaux en géographie du tourisme et d’élargir mon réseau. Je continuais à chercher un poste de MCF en France et (après pas mal d’auditions) j’ai été recruté à l’Université Grenoble Alpes en 2019. Et en même temps à Paris-Est-Marne-La-Vallée, mais j’ai décliné…sûrement l’appel de la montagne ! Et des projets déjà initiés avec des collègues grenoblois. 

Comptez-vous rester à Grenoble ?

C’est une vaste question. Un petit moment en tout cas…J’ai déjà été très mobile dans ma carrière. Cela ne me fait pas particulièrement peur, mais j’arrive à un moment de ma vie où j’ai des enfants, une maison et un bon ancrage dans mon territoire. Je ne suis pas complètement contre non plus. Quoiqu’il en soit, j’aimerais consacrer du temps à mon Habilitation à diriger des recherches (HDR)…mais ça, tout le monde doit le dire.

Quels sont vos terrains et/ou vos sujets de recherche ?

Globalement, tous mes travaux tournent au travers de l’évolution des ruralités : via la catégorie que représentent les espaces de montagne (aménagés et peu-aménagés) et de moyenne montagne, le tout au travers de pratiques récréatives en pleine transition que sont les loisirs sportifs. Au départ centrés sur des territoires ruraux éloignés et peu denses (comme, au hasard, l’Ardèche) au travers du fonctionnement territorialisé du marché lié aux activités telles que les sports de nature plutôt estivaux, mes travaux m’ont ensuite conduit à m’intéresser aux logiques de développement à l’œuvre dans la montagne aménagée (lors de mon passage en Suisse, et en me penchant spécifiquement sur la diversification du tourisme liée au VTT) puis à alterner des travaux sur ces différentes catégories d’espaces en me focalisant sur les effets du changement climatique et des transitions sur les modalités de fréquentation des espaces naturels de loisir. Si je fais le lien entre espaces ruraux et montagne, c’est quand même bien parce que j’aime les espaces ruraux…mais avec un petit peu de relief.

Europe, Espagne, Aragon, Ainsa. Bike trip enduro. Cliché : Alban Pernet.

Plus spécifiquement, j’ai quatre thématiques de recherche : 

Je vais commencer par la plus récente, et ici, je m’intéresse au rôle du numérique dans l’observation de la fréquentation des espaces naturels de loisirs, au travers des traces géonumériques et de l’usage de dispositifs connectés et des plateformes telles que Camptocamp, Visorando ou Strava. Dans ce projet IGV Lab, il s’agit, à partir des données produites et disponibles (générées volontairement ou involontairement par les usagers), d’observer et d’analyser la manière dont ces informations, produites par des outils spécifiques, peuvent nous renseigner en tant que chercheurs sur les nouvelles modalités de fréquentation des espaces naturels de loisirs. On s’appuie pour cela sur des données récupérées en grand nombre, auprès de plusieurs sources, uniques (sites internet collaboratifs) ou unifiées (dispositif OutdoorVision du Ministère des Sports) par contractualisation ou scraping. Je co-encadre actuellement un chercheur post-doc sur ce sujet et le tout se fait en partenariat avec plusieurs institutions telles que le Ministère des Sports, le Parc National des Écrins ou encore Grenoble Alpes Métropole.

Je travaille aussi sur les effets du changement climatique sur la fréquentation de la haute montagne, peu aménagée, et plus précisément sur la transition du tourisme dans et autour des refuges de montagne. Là encore cela entre dans un projet de recherche bi-national (HutObsTour), financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR, France) et le Fonds National Suisse de la Recherche (FNS). Dans ce cadre on suit trois axes : mesurer l’évolution de la fréquentation ; observer l’évolution des métiers de la montagne peu aménagée (gardien de refuge, guide de montagne, accompagnateur en moyenne montagne) ; identifier la gouvernance de la montagne peu aménagée.

Je mène aussi des travaux sur la thématique de la diversification du tourisme en montagne, au travers des sports de nature, avec un tropisme pour les pratiques et plus spécifiquement le VTT (véritable « locomotive » touristique). Ici je dirige un projet mené avec mon collègue Hugues François d’INRAE Grenoble et financé par mon Université qui nous conduit à dépasser la notion de diversification du tourisme en confrontant les trajectoires de développement des stations touristiques qui intègrent la pratique du VTT (dans notre cas des stations des Alpes du Sud) avec celle de territoires ruraux où le VTT s’est implanté sans s’appuyer sur un système touristique préexistant (le sud de l’Ecosse).

Et enfin, je continue plus largement mes travaux sur  l’organisation et le développement des sports de nature en France, au travers de plusieurs thématiques comme la marchandisation des espaces naturels de loisirs, mais aussi des pratiques, sur l’adaptation des pratiques au changement climatique ou encore sur la mise en tourisme des territoires de pratique des sports de nature.

Et côté enseignement ?

J’ai pas mal enseigné, en tant que vacataire ou ATER : en géographie régionale, en cartographie, en sciences sociales appliquées au sport, lors de la préparation au concours de l’Agrégation ou encore de manière plus thématique dans l’organisation et le développement du tourisme sportif etc. L’enseignement a toujours été important et ce, dès le début de ma carrière académique.

J’ai encadré beaucoup de mémoires d’étudiants, une centaine environ et trouve toujours ca ultra-intéressant. J’essaye de mixer les formes de pédagogie, en utilisant des approches créatives, des études de terrain ou encore des enseignements faisant intervenir des professionnels. Je suis coresponsable d’un parcours de master en STAPS, le parcours Management du sport, tourisme et montagne (MSTM) de l’Université Grenoble Alpes. La particularité de Grenoble, c’est l’objet « montagne ». Il est central ici, et avec ma collègue co-responsable du master (Véronique Reynier pour ne pas la nommer) on tient vraiment à y adjoindre les enjeux liés à la transition. Sur le fond, mes terrains et mes thématiques de recherche me permettent d’actualiser tout un tas d’enjeux que je diffuse et discute avec les étudiants dans le cadre de tous les enseignements que je dispense ou organise.

Comment voyez-vous le « tourisme de demain » ?

Je me pose régulièrement cette question, comme tous mes collègues. Du point de vue du géographe, mais attention je ne suis pas devin, j’ai la sensation que l’on va vers une dilution des fonctions touristiques, notamment (ou surtout) dans les différentes destinations qui jusqu’alors, reposaient principalement sur le tourisme. Dilution au profit de nouvelles fonctions, comme celles résidentielles ou encore ludiques pour des pratiquants venant des centres urbains. Plutôt que d’accueillir des gens pour des séjours, on va les accueillir pour des activités temporaires. Mais cela peut encore évoluer, comme par exemple au regard de l’évolution des mobilités liées aux crises énergétiques ou aux crises économiques durables.

Le tourisme de demain sera aussi plus largement marqué par les différentes transitions auxquelles il est soumis. Ces processus de transformation impactent plusieurs facettes de l’activité touristique, la dimension touristique, les mobilités (comme dit précédemment), ou encore les impératifs de justice sociale et spatiale. Pour autant il n’est pas non plus question de mobiliser le terme (et la notion) de « transition » en dehors de toute lecture critique de son contexte d’émergence. Celle-ci répond à une certaine forme de marketing scientifique, mais elle correspond toutefois à une réalité, à une démarche transformative des pratiques, mais aussi des politiques qui les soutiennent. Les territoires vont devoir changer leur trajectoire, ce qui amène les chercheurs à les accompagner, à trouver des objets et de la matière à observer. Le secteur des loisirs va devoir se réorienter, des activités vont émerger quand d’autres vont disparaitre et d’autres enfin vont devoir s’adapter. Nous essayons d’apprendre cela à nos étudiants, dans les cours qui portent le nom de « transition » et dans les autres.

Cliché : Kilian Moni.

Les étudiants sont-ils concernés et impliqués par ces (nouveaux) enjeux ?

Plutôt peu…mais ce n’est pas si simple que cela. Dès les premières journées du Master, nous leur faisons un pitch d’emblée sur la « transition » pour voir s’ils en ont déjà entendu parler, s’ils ont des attentes par rapport à ça etc. Le « oui » est minoritaire, sauf dans le cas de postures ou d’expériences associatives militantes. Le « non » est majoritaire. Ils prennent ensuite conscience des enjeux, même si au début ils ne possèdent pas le background nécessaire. Ils vont l’acquérir, c’est notre priorité. On commence par exemple notre année de M1 par une Fresque du Climat.

L’équipe encadrante est très attentive au parcours des étudiants. Nous (re) cherchons des parcours de formation, mais aussi professionnels où la « transition » apparaît de manière explicite. L’objectif est de former de futurs citoyens, des professionnels sensibles, en tout cas sensibles à ces enjeux-là. Former des étudiants qui maîtrisent un cadre théorique, conceptuel, mais qui ont aussi compris qu’il n’y avait plus vraiment le choix. Il y a une vraie dimension militante dans nos parcours de formation et c’est assumé !

Pour aller plus loin…

Bibliographie scientifique

• Tuppen J., Langenbach M., 2022, Les territoires touristiques et sportifs en transition, sous la dir. de, Revue Géocarrefour, Lyon

• Tuppen J., Langenbach M., 2022, Diversification et activités sportives : regards croisés (France-Suisse) sur un enjeu majeur pour les territoires touristiques de moyenne montagne. Revue Sciences sociales et sport

• Langenbach M., Clivaz Ch., François H., 2021, Ré-invention des territoires touristiques : quelle transition pour les stations de montagne dans les Alpes ?, sous la dir. de, Via.Tourism Review, n°18, Paris

• Clivaz Ch., Langenbach M., Obin O., Savioz A, 2021, Associer les acteurs de terrain à l’observation de la fréquentation et des pratiques récréatives en montagne : enseignements à partir de deux projets collaboratifs en France et en Suisse, Revue de Géographie Alpine, Grenoble

• Clivaz Ch., Langenbach M., 2020, Organisation and professionalisation of outdoor sports in mountain touristic regions: the Swiss case compared with the French experience, Journal of Outdoor Recreation and Tourism

• Langenbach M., Jaccard E., 2019, L’innovation au cœur de la diversification touristique des stations de montagne ? Approche critique du rôle du trail-running en Suisse. Revue Mondes du Tourisme

• Tuppen J., Langenbach M., 2019, Adaptations ou mutations radicales : où va le tourisme ?, Editions Elya, Grenoble

• Langenbach M., Tuppen J., Clivaz Ch, 2019, La diversification du tourisme : un exemple autour du VTT à Morzine (France), Editions Elya, Grenoble

• Langenbach M., Tuppen J., 2017, The concept of localised outdoor sports tourist systems: its application to Ardèche in south-east France. Journal of Sport and Tourism, vol 21, issue 4, Taylor and Francis

• Langenbach M., Tuppen J., Clivaz Ch., 2017, Approche croisée des processus de diversification du tourisme par les sports de nature dans les stations de montagne en Suisse et en France, Revue Juritourisme, n°198, juin 2017, Editions Dalloz, Paris.

• Jaccard E., Bayle E., Langenbach M., 2016, La gouvernance des stations de montagne et leurs politiques sportive et touristiques : Les enseignements du cas de Villars sur Ollon. Revue Gestion & Management Public, vol 5, n°1

• Langenbach M., 2015. Le développement des économies locales des sports de nature dans les territoires touristiques et ruraux : diagnostic comparé des ressources territoriales en Ardèche.  Revue Mondes du tourisme n°11 p. 17.

• Hautbois C., Langenbach M., Mao P., 2010, An analysis of the territories potential for the outdoor activities development: case study of France, in Society & Leisure, n°32, vol 2, Presses de l’Université du Québec, Montréal.

• Mao P., Hautbois C., Langenbach M., 2009, Développement des sports de nature et de montagne en France : diagnostic comparé des ressources territoriales, Revue Géographie, Economie et Société, vol 11, n°4, Editions Lavoisier, Paris.

Bibliographie non-scientifique

• Cavanna F., 1980, Les ritals, Poche

• Winshluss, 2012, Pinocchio, Editions Requins Marteaux

• Berrouka K., 2016, Le club des punks contre l’apocalypse zombie, Editions ActuSF

• Baillargeon N., 2006, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Éditions LUX (et le cours « zététique, d’autodéfense intellectuelle, paranormal » de l’Université Grenoble Alpes sur le même thème).

Séries

• Lilyhammer, série norvégienne en 3 saisons de 2012 à 214, NRK1

• C’est comme ça que je t’aime, série québécoise en 2 saisons de 2020 à 2022, ICI TOU.TV

• Irresponsable, série française en 3 saisons de 2016 à 2020, OCS

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