Épisode 15, Frédéric Thomas

Pouvez-vous évoquer votre parcours ?

Après avoir obtenu un Master (un DEA à l’époque) en Économie industrielle, j’ai souhaité poursuivre avec une thèse en économie sur la thématique de l’impact du développement des systèmes financiers sur les économies en développement. Après six mois de recherche, de rencontres, y compris avec mon directeur de thèse, il m’était demandé d’axer mon travail sur des aspects très (trop) financiers alors que ce qui m’intéressait, c’était l’aspect socio-économique. Je décidais de mettre un terme immédiat à ce travail de recherche et d’entamer une réflexion sur une autre thématique pour allier mon ambition de vivre à l’étranger et d’y travailler ; et surtout de m’intéresser aux aspects heuristiques de l’économie et pas seulement aux aspects économiques et monétaires.

Ma rencontre avec Jacques Spindler, professeur agrégé de gestion à l’université de Nice Sophia-Antipolis (qui est depuis quelques années à la retraite) fut déterminante et je l’en remercierai toujours pour cela. Il a évoqué le concept de rente touristique qui m’a immédiatement séduit. Le premier enjeu était de définir ce que nous entendions par rente touristique. Nous étions seulement douze ans (1999) après le rapport Brundtland (1987). Tout cela s’est intégré dans mon ambition d’élaboration de mesures de l’économie et de ses impacts sur la société en général, d’un point de vue environnemental, culturel et social. Jacques Spindler m’a alors fait rencontrer une personne intéressée par mes travaux, laquelle évoqua la possibilité d’une collaboration avec la Banque de France. Après quelques recherches et réunions je m’aperçus que la succursale de la Banque de France à Cannes, par son directeur de l’époque, Mr Christian Jacques Berret, était effectivement intéressée pour mesurer l’impact économique du tourisme sur son territoire. L’idée était principalement de développer une nouvelle méthode d’évaluation des impacts économiques à laquelle je pouvais associer des questions sociétales. Mr. Berret m’a donc offert l’accès aux données de son établissement. Nous avons signé une convention de partenariat comprenant un accord de confidentialité, visant évidemment à ne pas diffuser les données, mais surtout à n’utiliser que des données relatives (en %) et non quantitatives. Pendant un mois, en juillet 2003, j’ai donc dû rentrer, à la main sur mon ordinateur, toutes les données statistiques des dépôts et des crédits de la banque de France PACA sur environ huit années. Concernant la dimension touristique de ma recherche doctorale, j’ai choisi d’isoler et d’observer comment un évènement, comme le Festival de Cannes, avait un impact sur l’économie dans le temps, sur les différents acteurs économiques et d’un point de vue géographique. Pour simplifier, l’idée était donc d’étudier la diffusion des flux de dépenses issues du festival de Cannes sur des aspects temporels, sectoriels et géographiques. J’ai également intégré des aspects sociaux et environnementaux, mais de manière très « légère », car (à l’époque) l’intégration d’une analyse coûts-bénéfices dans ce travail était trop ambitieuse au regard de ma maîtrise de ces questions-là. J’ai soutenu ma thèse en décembre 2003, le sujet précis était « Analyse méthodologique de la rente touristique ».

Tout au long de mes études, j’ai cependant conservé une envie de voyager. En 2001, après deux années de collecte d’articles scientifiques sur les thématiques de mon sujet de doctorat, je décidais finalement de quitter la France et d’aller m’installer à l’étranger. Parmi trois pays possibles (le Cambodge, le Brésil, et le Sénégal), j’ai choisi le Cambodge et je vis aujourd’hui au Sénégal. Mon départ a été effectif le 26 janvier 2001. C’est une date qui marque. Cela fait maintenant plus de vingt ans que je réside et travaille à l’étranger, principalement dans les « pays du sud ». Aujourd’hui parallèlement à mes activités d’enseignements à l’IREST, j’interviens comme expert auprès de gouvernements et d’organisations internationales pour appuyer le développement de politiques publiques, de stratégies nationales et de programmes liés au développement durable du tourisme. Mes recherches portent donc principalement sur ces économies.

Sur quel (s) sujet (s) et quel (s) terrain (s) avez-vous travaillé ?

Dans un premier temps, j’ai continué mon travail de mesure des impacts du tourisme. A mon arrivée au Cambodge, je me suis présenté à la faculté d’économie de Phnom Penh où j’ai enseigné pendant plusieurs mois la macro et la micro-Économie. Puis, très rapidement, une ONG a répondu à mes courriers, AIDéTouS, une association travaillant sur les interactions entre le tourisme, le développement et les questions de santé publique. Il s’agissait d’un travail bénévole au départ. Je me suis donc intéressé à l’impact du tourisme sur les populations locales. Puis, le travail de l’association m’a amené à progressivement élargir mes recherches à la question du tourisme sexuel ceci autant de manière quantitative que qualitative. J’ai commencé à mesurer l’impact du tourisme sexuel sur les populations de prostituées (adultes et enfants). En général, on mène principalement des enquêtes qualitatives afin de se demander, par exemple, comment le comportement des touristes affecte la vie et la santé des personnes prostituées (Age d’entrée dans la prostitution, revenus, maladies, etc.).

J’ai alors réfléchi à de nouvelles méthodes d’enquêtes avec des filles prostituées, des enfants prostitués ou des enfants de prostituées. Avec les clients c’était plus complexe : on se rencontre, on discute mais faire état d’une recherche fut compliqué. Je suis économiste et non anthropologue. J’ai fait cela pendant quatre ans, en partenariat avec des organisations internationales, comme Médecins du monde, Pharmaciens sans frontières, et de nombreuses ONGs locales. J’ai mené beaucoup d’enquêtes épidémiologiques, et j’ai développé un certain savoir-faire dans l’utilisation de logiciels propres à ces études-là. J’apportais un regard différent et pragmatique. Sur cette question, j’ai notamment développé des méthodes innovantes, comme les études au faciès. Par exemple, j’ai développé, avec les habitants d’un célèbre village de prostitution, une étude de ce type sur la clientèle dans une approche quantitative et comportementale. Cela m’a permis d’identifier les volumes de consommation à des fins sexuelles, dans ce lieu, de mettre à jour un fonctionnement selon la saisonnalité, la nationalité, l’âge des personnes prostituées (donc d’évaluer les comportements pédophiles).

Le point fondamental dans la recherche sur un tel sujet est le suivant : il n’y a rien de bien, il n’y a rien de mal. Il y a des problématiques. C’est tout ! sinon il est impossible de comprendre la complexité de ce qui nous entoure et surtout impossible de l’accepter. Quand on est dans un bordel, que l’on travaille avec des proxénètes, avec des trafiquants d’être humain, comme ça a été le cas de nombreuses fois, il n’y a pas de jugements. Il y a une compréhension de leur pratique et une écoute. C’est tout l’intérêt du chercheur par rapport à l’humanitaire qui lui, arrive souvent avec des valeurs très forte de jugement, « le bien », « le mal » au point de complètement fausser le résultat des enquêtes. Cela n’aide pas à résoudre le problème.

J’ai travaillé de nombreuses années dans des zones de prostitution et de tourisme sexuel, sans jamais avoir l’idée de faire arrêter qui que ce soit. Une fois, une ONG américaine s’est servie de mes travaux pour faire fermer un village de prostitution, ça a été une catastrophe. Personne n’a été arrêté, des personnes prostituées ont été disséminées dans l’ensemble du pays, des enfants prostitués ont été perdus, une cinquantaine environ. Plus aucune de ces personnes n’avait accès à des soins de santé basique. Le jugement est une source de problème. Je ne suis pas là pour sauver le monde. Je suis là pour éclaircir certaines problématiques, mieux les comprendre, trouver des solutions, qu’elles soient réfléchies et discuter avec les acteurs. J’ai souhaité démontrer à cette organisation américaine que son action était égoïste et irréfléchie puisque le résultat final était pire. J’avais assez de réseau pour retrouver toutes les filles prostituées, les enfants ainsi que les proxénètes. J’ai écrit un rapport de recherche là-dessus (The impact closing Svay Pak, 2005). Cela m’a valu d’être convoqué à l’Ambassade des États-Unis où l’on m’a reproché d’avoir accusé cette ONG américaine d’avoir créé des problèmes au Cambodge. 

C’est à cause de ce côté moraliste et des ambitions de Prix Nobel de nombreux leaders d’ONGs que j’ai arrêté de travailler sur la thématique du tourisme sexuel en 2004-05. Ce qui est fatiguant, c’est de ne rencontrer que des personnes qui ne mènent ces combats que pour eux-mêmes finalement. Je clôturerai définitivement ce chapitre en 2011 suite à une invitation de l’Institut Universitaire Kurt Bösch en Suisse avec une dernière publication publiée dans les actes d’un colloque sur les aspects économiques du tourisme sexuel impliquant des enfants. 

Qu’avez-vous fait après ces expériences ?

Par accident, je suis entré en 2005 en contact avec la Banque Asiatique du Développement qui menait une recherche sur l’impact de la réhabilitation et le développement d’infrastructures touristiques sur les migrations observées au Cambodge et au Laos. Je connaissais bien la thématique des migrations au Cambodge à travers la question de l’entrée dans la prostitution (pull and push factors). J’ai développé pour ce projet une approche centre-périphérie afin d’étudier comment l’entrée dans l’économie de marché accélérait les modifications de comportements dans les économies rurales (augmentation de la consommation, des migrations, etc.). Le résultat de ces travaux mettait en lumière que, dans certains cas, le développement pouvait créer de la pauvreté. La Banque Asiatique du développement n’a finalement pas publié le rapport car ces résultats étaient à l’encontre de ceux espérés. Cette recherche et les précédentes sur le tourisme sexuel m’ont aussi appris à quel point les organisations internationales sont dépendantes de leurs financeurs et que tous les résultats ne sont pas publiables aussi vrais qu’ils soient. Mais j’ai quand même souhaité publier ces travaux avec les collègues et chercheurs ayant travaillé avec moi. Les références sont dans la bibliographie.

Plus vous travaillez avec des organisations internationales, plus vous rencontrez d’autres personnes qui vont alors vous ouvrir d’autres perspectives. En 2006, j’ai commencé à rencontrer des personnes de la Banque Mondiale, qui m’ont invité à travailler sur des analyses de chaîne de valeur. Je suis donc revenu travailler sur des aspects très économiques voire socio-économiques avec les questions d’emplois et de réduction de la pauvreté. J’ai travaillé pour la Banque mondiale jusqu’en 2008, en Asie du Sud-Est au Cambodge, au Laos, et au Vietnam.

Pouvez-vous détailler votre manière de travailler ?

Je considère que toute lecture, ou toute idée, doit être confrontée au terrain. Après la fin de ma thèse en 2003, il y a eu une distance avec l’Université Française mais pas avec la recherche. J’ai vécu six ans au Cambodge (2001-2006) et deux ans et demi en Thaïlande. En 2009, j’ai quitté la Thaïlande pour entreprendre un tour du monde des « bonnes pratiques » dans le tourisme, visiter des projets dans pays différents mais aussi échanger et présenter les résultats de mes travaux de recherche dans certaines Universités. Je suis en permanence dans l’échange. J’ai toujours mené une double approche associant travail de terrain et revue de la littérature scientifique. Selon moi, que vous soyez ou non chercheur, il faut toujours prendre le temps de lire des travaux scientifiques, car la recherche permet justement d’innover dans nos approches sur le terrain. Ma spécificité demeure dans le lien que je fais entre l’approche académique du terrain et sa vulgarisation. A l’inverse, le terrain est important pour renouveler les dynamiques et les théories qui sont développées. Le tour du monde, les personnes et projets visités m’ont fait mûrir et grandir. Je suis passé par Singapour, l’Indonésie, l’Australie, la nouvelle Zélande, l’Argentine, le Brésil et le Sénégal qui était la fin du voyage avant une mission au Laos qui venait finir la boucle. Depuis, j’ai continué à travailler pour des organisations internationales dans de nombreux pays en Afrique et ailleurs (environ 25 au total) gardant toujours à l’esprit les leçons des bonnes pratiques observées.

Pour moi, la Banque Mondiale est l’organisation avec laquelle il est le plus intéressant de travailler. En effet, on travaille toujours sur une base de peer review car le rapport d’étude final est généralement évalué et commenté par les personnes les plus en vue de la question traitée ou de la méthode utilisée. Cela m’a permis de rencontrer le professeur Larry Dwyer avec qui nous avons ensuite écrit un papier à partir de mes recherches menées au Cambodge. Dans mes récents travaux au Laos, j’ai développé une matrice de comptabilité sociale revue par le professeur Ed Taylor, connu pour ses travaux sur les modèles matriciels (SAM, LEWIE, CGE). Travailler dans l’échange est source d’apprentissage et d’inspiration. 

Après deux ans au Sénégal, en 2011, nous avons décidé de rentrer en France. Je trouvais qu’il était intéressant de (re) venir partager l’ensemble de ce que j’avais appris ailleurs. Mon retour à l’Université s’est fait à l’IREST (Institut de Recherche et d’Études Supérieures du Tourisme) de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. J’ai alors repris une activité de recherche « en laboratoire » avec d’autres chercheurs. J’ai d’abord eu des vacations puis je suis devenu Professeur Associé en 2012. En 2014, je quitte de nouveau la France comme résident pour une année entre le Myanmar, la Thaïlande, la France avant de m’installer de nouveau au Sénégal pour appuyer un projet novateur d’aménagement urbain incluant un volet tourisme important. 

Toutes mes recherches ne sont pas publiées car beaucoup sont sous le coup de la confidentialité. Je ne suis pas vraiment un économiste orthodoxe, je suis plutôt un économiste du développement et j’ai comme champ d’application actuel, le rôle du tourisme dans la réduction de la pauvreté et le développement local. Pour autant, mes travaux s’orientent aujourd’hui sur la question des incitations à l’investissement, de l’entreprenariat ou plus récemment sur le changement climatique. Mon profil pose la question de l’acceptation d’un parcours comme le mien à l’Université. Ma première demande d’HDR a été refusée, car « j’aurais » quitté l’université pendant trop longtemps et je « n’aurais » pas assez de publications. Je ne suis pas considéré comme un « vrai » économiste, ce que je peux comprendre. Quoi qu’il en soit, je prends du plaisir à ce que je fais, je suis reconnu au sein de nombreuses organisations internationales. Mon ambition est de continuer à avoir des publications qui démontrent que mon travail a une valeur ajoutée et dans lesquelles je mets en lumière des problématiques issues du terrain.

Où (en) êtes-vous aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je conseille des gouvernements et des organisations internationales dans le monde entier sur la stratégie de développement touristique à mener notamment au regard des questions de changement climatique et d’économie circulaire. Sur la base d’études, j’appuie la révision de politiques nationales touristiques et l’identification d’opportunités pour un développement durable du tourisme. J’estime que je possède une bonne compréhension des impacts à tous les niveaux : sociaux, économiques, culturels, environnementaux etc. J’interviens et je séjourne aussi beaucoup dans les villages pour conserver un lien fort avec les populations. J’aborde mon travail comme cela, je me présente comme assistant technique.

Actuellement je travaille sur deux projets : Le premier pour une institution intergouvernementale appelée GGGI (Global Green Growth Institute) dans le cadre d’un appui technique au gouvernement du Sri Lanka pour la révision de la Stratégie Nationale d’Adaptation au changement climatique. Le second pour le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) en Guinée Bissau où je suis en charge de la mise en place d’un incubateur pour l’entreprenariat dans les métiers du tourisme et de fournir un appui technique pour une gouvernance participative de la destination.

Qu’en est-il de la question de la transmission de vos connaissances et de vos compétences auprès des étudiants ?

La transmission est (très) importante dans mon parcours professionnel et universitaire. Sur le terrain, je choisi toujours de travailler en binôme pour permettre le partage de mes expériences internationales. A l’université, mes cours sont en Français et en Anglais (qui demeure ma langue de travail), auprès d’étudiants en Master 1 et 2. J’ai un cours magistral en M1 (80-100 étudiants) et cinq cours de TD entre 20 et 40 étudiants chacun. Le cours magistral porte sur la question de la concurrence dans le cadre de l’économie industrielle. J’utilise un logiciel qui s’appelle Wooclap et qui me permet de poser beaucoup de questions sur les téléphones portables des étudiants. Questions auxquelles ils doivent répondre pendant le cours. Les résultats apparaissent derrière moi, en temps réel. Cela me permet d’animer le cours. Ainsi, lorsqu’il y a beaucoup d’étudiants, j’utilise des outils différents pour dynamiser le cours et faciliter la transmission du savoir. Nos cours sont en ligne, nous devons donc apporter autre chose et différemment. 

Mes cours de spécialité, pour le Master Économie du Développement Touristique International, rentrent aussi totalement dans le cadre de mes activités de terrain : 

  • Tourisme et réduction de la pauvreté, où j’aborde les questions de chaine de valeur et je partage des outils de prise de décision (analyse et sélection de projets) que j’utilise pour la sélection des opportunités identifiées dans les études économiques. 
  • Attractivité des territoires et politiques nationales, dans lequel je reprends ma méthode de travail avec les gouvernements. Quelle méthodologie mettre en place aujourd’hui pour développer une politique ou une stratégie nationale du tourisme ? Comment va-t-on organiser cela ? Comment peut-on impliquer les différentes parties prenantes ? Quels sont les éléments importants à prendre un compte ? Comment structure-t-on une réflexion autour d’une politique nationale ? Etc.
  • Internationalisation de la demande touristique, où nous réalisons un travail de synthèse, nous créons des diagrammes et des figures pour synthétiser des idées. Par exemple, comment arriver à simplifier une idée dans un graphique ? Je pars du principe qu’une personne (un Ministre par exemple) a trois minutes pour vous écouter. L’ensemble du travail doit donc faire une page maximum. Je leur transmets des techniques de communication pour qu’ils puissent vulgariser leur savoir scientifique en quelques points.
  • Géopolitique du tourisme et institutions internationales. J’ai notamment travaillé en Iran, en Syrie et au Myanmar. J’essaie de leur faire connaître et de leur faire comprendre les principaux équilibres géopolitiques qui existent aujourd’hui dans le tourisme. J’entre par le prisme des investissements internationaux.
  • Indicateurs et développement durable, cours dans lequel nous travaillons en partenariat avec des acteurs (ATES, ATR) pour réfléchir ensemble aux questions sur la durabilité. 

Dans mes cours, je suis les étapes de mon évolution de carrière – comprendre les cadres théoriques nous aident à mieux appréhender et évaluer les questions autour du tourisme, en particulier les impacts, pour mieux identifier les opportunités et les solutions associées. J’utilise beaucoup les cadres logiques ou la théorie du changement. À l’IREST, j’ai aussi apporté mon réseau avec des intervenants extérieurs, reconnus à l’international, qui ont une approche de terrain du développement touristique. 

Enfin, j’utilise beaucoup la métaphore de l’hélicoptère pour expliquer aux étudiants la différence entre la micro et la macro économie. Au départ, vous êtes dans un village, vous regardez les interactions entre les individus : la question du népotisme qui peut exister par exemple. Progressivement, quand l’hélicoptère s’élève en l’air, vous voyez les choses de manière plus globale (les flux, les impacts, etc.) : D’autres problématiques émergent. J’insiste sur la déconnexion qui existe entre le politique et le terrain. Je mets les étudiants en face de certaines réalités du terrain. Je partage des anecdotes, ce qui me permet d’éclairer certaines des problématiques et d’aborder de nouveaux concepts.

Selon vous, quelles sont les principales mutations dans le tourisme, actuelles ou à venir ?

L’environnement a toujours été au cœur de mes recherches. Or, je ne suis pas persuadé que dans les pays du Sud, et ailleurs, ce soit encore la priorité, cela même si de nombreux projets voient le jour et la thématique de la transition écologique est maintenant intégrée dans les politiques et stratégies sectorielles. Pour ces économies, la question principale est plutôt et reste celle de la croissance des revenus et des emplois y compris pour les programmes d’assistance technique. On y observe d’ailleurs un paradoxe entre la volonté de créer de la croissance et les impacts de cette croissance sur le climat. Cela changera probablement rapidement à l’observation de l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des phénomènes climatiques.

À mon sens, la principale mutation dans le tourisme aujourd’hui et dans la société de manière générale, reste celle du digital, au travers de tout ce qu’elle amène et amènera : facilité d’obtention de l’information, d’accès au marché, Intelligence artificielle, etc., ce qui n’est pas sans créer quelques problèmes de régulation. Cela a complètement transformé les comportements et le marketing des destinations, alors-même que celles-ci ont toujours du mal à comprendre cette (r)évolution. Aujourd’hui, la « marque destination » n’a que peu de sens pour le consommateur. Ce qui marche, c’est le peer-to-peer, d’où l’émergence des influenceurs connus et inconnus. C’est ce contenu-là qu’il faut utiliser, pas celui créé par les « marques destinations » qui lui a beaucoup moins de valeur pour les nouvelles générations. Le digital met en lumière les problématiques de manière différentes. 

Quels sont vos futurs projets ?

Ma première priorité est de finaliser mon HDR, qui passe par la publication d’articles, et j’ai aussi pour projet d’écrire un livre, car j’observe de nombreux paradoxes entre le terrain et les écrits. Je suis conscient de l’intérêt de partager les connaissances mais je pense qu’il me manque du recul pour cet exercice. Il ne s’agira pas d’un manuel. En attendant, je suis sur plusieurs projets professionnels et recherches en particulier sur la question des équilibres entre les incitations aux investissements et les capacités de financement endogènes des gouvernements. Nous travaillons sur une analyse comparative entre le secteur du tourisme et le secteur minier.  Il y a un rapport très fort entre l’exploitation minière et l’exploitation touristique puisqu’il s’agit des mêmes dynamiques : l’exploitation de ressources publiques à des fins privées. J’y retrouve la notion de rente (que je défini comme l’exploitation commerciale d’un bien commun).

Pour conclure, je suis aussi très impliqué dans le développement d’une plateforme Internet, pour aider à la transformation des pratiques vers un tourisme durable. Il s’agit d’une solution Internet qui fournit une plateforme indépendante d’éducation, d’évaluation et de promotion des pratiques durables. Il s’agit d’une plateforme interactive entre les compagnies touristiques et leurs clients, qui permet à tous d’être informés du niveau de durabilité des produits et services, selon ceux qui en ont fait l’expérience.  Elle crée un système unique et novateur dans lequel le public voyageur évalue les les services en fonction de quatre piliers principaux de la durabilité, qui sont comparés à l’évaluation des performances des compagnies touristiques. Nous sommes trois français et un australien impliqués dans le projet avec une équipe de développeurs internationaux. Pour démarrer ce projet, j’ai dû réaliser une revue de littérature de tout ce qui existait sur les indicateurs du développement durable sur les trente dernières années. Cela m’a pris six mois pour lire et référencer l’ensemble des rapports d’étude. L’enjeu a été de réaliser la transition entre un cadre théorique et sa vulgarisation, afin de faire évoluer les pratiques. Nous avons synthétisé la durabilité en seize indicateurs répartis quatre catégories principales, en plaçant au centre la durabilité ainsi que la notion de gouvernance. Cette dernière notion est centrale à l’avenir du tourisme encore faut-il que toutes les parties prenantes soient conscientes des enjeux de la croissance touristique. Nous testons actuellement la plateforme avec des opérateurs internationaux et nous espérons un lancement public dans les prochains mois.

Pour aller plus loin…

Articles dans des revues à comité de lecture

• Thomas F. (2021), « Propensity to travel after COVID », Mondes du Tourisme, 20, http://journals.openedition.org/tourisme/4139

• Thomas F. (2020), « Voyager après la COVID-19 : Premiers résultats à l’échelle internationale » – Conférence Président Université : l’instant recherche #14, Juillet 2020. http://www.cpu.fr/newsletter/cpu-linstant-recherche-n14/

• Thomas Frédéric & Jacquemin Christine. (2016), “Why do sustainable tourism project failed or succeed: a proposal of meta-analysis using an analytical grid” to be published in Progress in Responsible Tourism, volume 4(1), January.

• Thomas Frédéric, Marshall Phil & Kapoor Aarti (2013) « Tourism Development and behavioural changes: evidences from Ratanakiri province, Kingdom of Cambodia », Journal of tourism and cultural change, vol. 11 (3). 

• Thomas Frédéric (2013) « Addressing the measurement of tourism in terms of poverty reduction Tourism Value Chain Analysis in Lao PDR and Mali », International Journal of Tourism Research (DOI: 10.1002/jtr.1930).

• Dwyer Larry & Thomas Frédéric (2012) « Tourism yield measures for Cambodia », Current Issues in Tourism, vol. 15 (4), pp. 303-328, (DOI: 10.1080/13683500.2011.604405)

• Thomas Frédéric, Sorge Frédéric & Pasnik Florence (2009) « Human mobility and Sex », Tropical Medicine and International Health, vol. 14(2), p. 27.

Articles dans des ouvrages collectifs

• Thomas Frédéric et Katongole Celestine (2015). “Tourism and socio-economic development: the loss of opportunities for Ugandan local communities” in Contemporary Issues in Tourism and Development in Sub-Sahara Africa, Edited by Marina Novelli, University of Brighton, Routledge ed.

• Thomas Frédéric et Diouf Papa Ibrahima (2015). “A critical perspective on the arts of giving: case studies in Senegal and Mali” in Contemporary Issues in Tourism and Development in Sub-Sahara Africa, Edited by Marina Novelli, University of Brighton, Routledge ed.

• Thomas Frédéric (2014). Aspects économiques du tourisme sexuel impliquant des enfants. Tourisme sexuel impliquant des enfants : Prévention, protection, interdiction et soins aux victimes. Actes du 18eme séminaire international de l’Institut international des droits de l’enfant.  Institut Kurt Bosch.

• Thomas Frédéric (2013) « Développement durable du tourisme au Bénin: L’exemple de projets de tourisme inclusif sur les communes de Ouidah, Ganvié et Abomey » in « Porto-Novo: patrimoine et développement ».  Coédition Publications de la Sorbonne/École du patrimoine africain.

• Thomas Frédéric & Pasnik Florence (2009). Child Sex Abuse and Tourism, in Roux, P. L., J. Baffie, et al. The Trade in Human Beings for Sex in Southeast Asia: A General Statement of Prostitution and Trafficked Women and Children, White Lotus Press, pp. 221-238.

• Thomas Frédéric (2009), « Analyse méthodologique de l’évolution des flux monétaires issus du déroulement d’un évènement touristique: Le cas du festival international du film de Cannes », in L’évaluation de l’événementiel touristique, Actes du colloque, collection tourisme et sociétés, L’Harmattan,  pp 413-426.

• Thomas Frédéric (2002), “Le tourisme au Cambodge: un état des lieux”, Annales de la faculté de droit et des sciences économiques de Phnom Penh, Cambodge, 2000 – 2001, p. 43-50.

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